20 mai 2009

Interview pour Barricata 16

La K-BINE RALLUME LA MÈCHE…

Dans « Kommando Malik », dernier opus en date, la bande de La K-BINE assène : « Mon rap, un attentat ciblé. La K-BINE, rap de fils d’immigrés. » Rencontre avec Skalpel, l’une des voix de ce groupe enragé.

Ça fait à peine deux ans qu’on connaît la K-BINE et tout son crew. Mais on a déjà dû les voir dix fois sur scène, au CICP bien sûr, lors des concerts de solidarité internationale, aux Vignoles en soutien à la CNT, à Saint-Denis pour Marina Petrella, au Glazart lors de la sortie de l’album Brigada, etc. À chaque fois, Guez, Skalpel et leurs potes assènent énergie militante, radicalité et sincérité. La K-BINE réalise en ce moment l’un des vieux rêves des activistes de la contre-culture: mêler les scènes et les tribus, réconcilier rages punk et rap. Puisse cette alternative se développer ! C’est l’unité des révoltés qui permettra de faire ravaler leur dédain aux puissants.

Peux-tu te présenter ? Et nous dire depuis combien de temps tu es impliqué dans le rap. La K-BINE, à l’origine, c’était un regroupement de potes ? Quelles sont tes influences ?

Je m’appelle « Emiliano/Skalpel », j’ai 28 ans, et je fais partie du groupe de rap LA K-BINE, qui vient d’Aulnay-sous-Bois, dans le 93. Ça fait bien treize à quatorze ans que je suis impliqué dans cette musique. Le groupe existe depuis 1997, date à laquelle « Saïd/Guez » s’est mis à écrire et à rapper. À la base, « la cabine », c’était le nom d’un endroit de notre quartier, les « 3000 », où l’on se réunissait avec une trentaine de potes. Quand on a choisi un nom pour notre duo, on s’est dit que ça collait bien, on a juste changé l’orthographe. Mes influences se trouvent dans le rap, que j’ai découvert vers l’âge de 12 ans, grâce à une cassette que m’a filée mon cousin, comprenant des morceaux de NTM, Ice-T, Public Enemy, House of Pain, Lionel D. Par la suite, j’ai écouté beaucoup de rap français comme Fabe, la Rumeur, et d’autres groupes avec des textes engagés.

Tes textes sont très marqués, vous prenez part à de nombreux concerts de soutien. D’où vient ta conscience politique ? J’ai cru comprendre que ton père était un ancien Tupamaros…

Ma conscience politique, telle qu’elle existe désormais, est le résultat d’une éducation reçue et d’une démarche personnelle conséquente d’un grand intérêt de ma part pour tout ce qui concerne les « luttes » politiques, armées, de libération nationale… En effet, je suis fils d’un ancien Tupamaros, c’est-à-dire d’un militant d’une organisation politique armée, d’influence marxiste, qui pratiquait la guérilla urbaine en Uruguay, dans les années soixante et soixante-dix. Mon père a donc été militant dans un premier temps, puis « prisonnier politique » durant six ans, et réfugié politique, en France, à partir des années quatre-vingt. Comme d’autres enfants de Latino-Américains, je suis un fils d’immigrés, avec cette particularité d’être aussi un fils de « réfugié politique ». Il se trouve que, pour ma part, c’est un héritage idéologique et politique dont je suis fier, qui se traduit par ce que je prétends modestement être, un « rappeur militant et engagé ».

Le rap conscient, ça veut dire quoi aujourd’hui ? Avec quels groupes partagez-vous la scène ? J’ai le sentiment que cette mouvance est en train de grandir, non ?

Par rap conscient, chez nous, il faut comprendre « revendicatif, alternatif, engagé, militant, contestataire, subversif ». On peut y mettre tous les adjectifs qui définissent une attitude consistant à remettre en cause le système tel qu’il existe. Pour nous, c’est un rap réfléchi et lucide, qui s’inscrit dans une démarche d’analyse politique de la situation actuelle, avec une forte dose de travail sur la mémoire, et le souci d’être cohérents avec nos textes dans notre vie de tous les jours. On partage cette scène avec pas mal de groupes qui sont dans la même démarche, pour les très proches, je te citerais Pizko et Eskicit. Après, il y a une multitude de groupes qu’on peut définir comme engagés ou conscients, mais avec des sensibilités différentes. Pour ma part, je suis admiratif de la pratique et de la conception du rap que défend le Collectif Mary Read, qui représente une tendance anarchiste et alternative qui manque, selon moi, beaucoup au rap « français ».

Penses-tu qu’on puisse établir des liens avec le mouvement punk et avec toutes les autres scènes musicales conscientes ?

Pour moi, oui, c’est sûr à 100 %. Cela dépend uniquement des protagonistes de ces différentes scènes. À partir du moment où les idées sont les mêmes, les liens sont possibles. Je pense que notre groupe a démontré par son attitude et sa participation à différents concerts et projets musicaux qu’il était dans cette démarche.

Peux-tu nous parler de ta rencontre avec Jean-Marc Rouillan et de la compil « Libérez Action directe » ?

J’ai eu l’occasion de rencontrer JM Rouillan lors d’un parloir que j’ai obtenu quand celui-ci était encore emprisonné à la centrale de Lannemezan. Cette rencontre a fait suite à une correspondance que j’ai entretenue avec Nathalie Ménigon, et à ma participation aux soutiens des prisonniers, notamment à travers le disque « Libérez Action directe » que l’on a sorti avec le comité Ne laissons pas faire (NLPF). Pour moi, ce fut une rencontre forte en émotions, car inhabituelle. J’ai pu mettre un visage et des expressions sur un personnage que je ne connaissais qu’à travers des échanges téléphoniques, des lectures, et ce que m’en racontaient certains de ses proches. On a beaucoup discuté et échangé de points de vue sur la musique, la politique… On a aussi parlé des Tupamaros, de la prison et de plein d’autres choses. J’ai aussi eu la chance à cette occasion de croiser George Abdallah (prisonnier communiste libanais, ndlr). C’est une rencontre inoubliable, sans vouloir idéaliser quoi que ce soit, car pour moi, elle avait beaucoup de sens. J’ai passé trois heures au parloir pour vingt-quatre heures de train aller-retour pendant lesquelles j’ai beaucoup pensé à mes parents, et notamment à mon vieux qui dans de nombreuses occasions m’a expliqué l’importance, pour un prisonnier politique, de ces quelques moments où les sentiments humains, à travers la solidarité, reprennent de leur sens. Et puis, la rencontre à l’extérieur avec des femmes de détenus « longues peines » m’a donné une leçon de vie et de courage inoubliable…

Tu pourrais nous expliquer le « Manifeste pour un mouvement autonome des banlieues » ?

Tout d’abord, c’est un manifeste qui doit principalement son existence à E.one, et qui se veut une sorte de synthèse poétique de choses que l’on ressent et auxquelles on aspire. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas un texte « politique » qui a subi des tonnes d’analyses et de modifications. Il a été écrit spontanément, comme une chanson que l’on couche sur un morceau de papier, dans un moment précis. On lui a donné la forme d’un communiqué de presse qui s’adresserait à la population française, ainsi qu’aux autorités et qui aurait été écrit dans la clandestinité, par un mouvement indépendantiste faisant son apparition à l’occasion de la divulgation de ce manifeste. Il y a des revendications sérieuses et du second degré. Son but est de faire réagir de quelque façon que ce soit. Il s’inscrit clairement dans la continuité des morceaux de la série des « utopies concrètes » de mon album « Kommando Malik ».

Qu’est-ce qui vous donne la rage dans la société d’aujourd’hui ?

Beaucoup de choses. Les injustices que l’on perçoit au quotidien dans nos quartiers dits « populaires », dans nos boulots respectifs, l’accroissement des inégalités, la répression de toutes les formes de contestation du système capitaliste. Plus concrètement, aujourd’hui par exemple, les expulsions et la mise en place grandissante des centres de rétention administrative. Après, de façon plus générale, c’est l’accélération des moyens mis en œuvre par le système capitaliste pour pérenniser son existence, et parfois notre fort sentiment d’impuissance face à celui-ci. Je crois que les raisons de notre rage, aujourd’hui, ne sont pas tellement différentes de celles de ceux qui luttaient il y a vingt ou trente ans.

Comment diffusez-vous vos disques ? Quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Nos disques sont diffusés via Internet à travers www.bboykonsian.com. Ils sont aussi vendus dans certains endroits comme des magasins spécialisés dans le rap (très peu) et des librairies militantes. Sinon, nous les diffusons lors de nos concerts à des prix très abordables. Certains sont aussi disponibles en libre téléchargement.

Quelque chose à ajouter ? Contact ?
Merci pour l’interview. En ce moment on est en tournée avec E.one et Akye, plus d’autres invités selon les dates, donc voilà, venez nombreux…
www.lak-bine.com
www.rap-conscient.com
www.bboykonsian.com

Interview : Pâtre. (07/04/08)

http://contre.propagande.org/

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